Comparaison enfants vs adultes pour l’apprentissage des langues étrangères

L’opinion générale est de dire que les enfants apprennent beaucoup mieux et beaucoup plus vite une langue étrangère que les adultes.
Cette question vaut la peine de mettre en perspective les différents points de vue des spécialistes.

Un dispositif d’apprentissage inné pour les langues

Les recherches dans ce domaine indiquent la présence d’un dispositif inné d’apprentissage des langues qui apparaîtrait très tôt chez l’humain.

Ainsi, grâce entre autre à des techniques d’enregistrement du rythme cardiaque, on s’est aperçu que déjà in utero, le fœtus accumule des connaissances sur les sons de sa langue maternelle.

Chez les nourrissons, on observe une différenciation entre les sons musicaux et les sons de parole.
Ils seraient déjà capables de différencier certains sons, comme /ba/ ou /ta/, et seraient sensibles aux intonations.

Jusqu’à 8 mois, ils pourraient également discerner les contrastes phonétiques d’une langue étrangère: contrastes phonologiques, accentuation à l’intérieur des mots, accentuation dans la phrase, rythme…mais cette faculté disparaîtrait très rapidement, pour se concentrer uniquement sur les différences pertinentes de la langue maternelle.

Tout cela permettrait à l’enfant d’apprendre très rapidement les régularités de sa langue, en vue de sa future production langagière.

Les avantages des enfants dans l’acquisition du langage (langue maternelle et langue étrangère)

Ces avantages s’expliqueraient par:
– une neuroplasticité particulière au niveau neurophysiologique.
Les recherches ont mis en évidence des périodes dites « sensibles » ( et non pas « critiques »).
Le développement synaptique serait particulièrement intense entre 0 et 3 ans puis, dans une mesure moindre, jusqu’à 10 ans, et déclinerait ensuite,
-à la maturation du système nerveux au niveau biologique.
L’enfant possèderait une rapidité d’acquisition du langage extraordinaire qui lui permettrait entre autres, selon le linguiste Steven Pinker d’apprendre un mot toutes les 90 secondes!

Lorsque l’on fait référence à l’acquisition, on parle de mécanismes implicites d’apprentissage, sans enseignement explicite sur la langue.
Vous avez appris à parler votre langue maternelle sans qu’on vous explique les règles de son fonctionnement n’est-ce-pas?

Il reste d’ailleurs des inconnues sur ce mécanisme inné.
Par exemple, on se demande encore comment, entre 18 mois et 4 ans, peut se mettre en place une syntaxe complexe qui permet à l’enfant de former des phrases articulées de type « J’ai du chocolat sur mon pain ».

C’est bien à ces questions que la grammaire universelle de Chomsky tente de répondre depuis des dizaines d’années.

Déclin des capacités d’acquisition et crible phonologique:

Il commencerait très tôt:
Si les spécialistes du langage estiment que le meilleur âge pour apprendre les langues étrangères serait jusqu’à environ 7 ans, ce déclin pourrait commencer dès 4 ans!
Au-delà, selon Johnson et Newport (Critical period effects on universal properties of language, 1991), les capacités d’acquisition déclineraient progressivement, sans qu’il y ait pour autant d’âge critique, au-delà duquel les apprentissages ne seraient plus possibles.
Ces capacités ne seraient jamais vraiment absentes, mais ne seraient que faiblement mobilisables, malgré une connaissance des contraintes du fonctionnement de toute langue.
Ce déclin porterait tout autant sur les aspects spécifiques de la langue étudiée que sur les aspects généraux, communs à toutes les langues.

Un aspect notable dans ce déclin est le crible phonologique.
Les acquisitions phonologiques réalisées en langue maternelle (désormais LM) constitueraient un handicap, non seulement pour produire les sons de la langue étrangère (désormais LÉ), mais aussi pour entendre.
Ce crible, cerné par Troubetzkoy et Guberina dans les années 60, se mettrait en place vers 13-14 ans, frontière au-delà de laquelle la perception des sons de la LÉ (ceux qui n’existent pas dans la LM de l’apprenant bien sûr) seraient ainsi mal perçus et mal interprétés, car passant par ce filtre.
Autrement dit, si votre LM est le japonais, vous serez sourds à la distinction entre les sons /l/ et/r/, qui n’existe pas en japonais.

Avantages des adultes

Tout d’abord, dire que l’on ne peut plus apprendre certaines choses après un certain âge se révèle aujourd’hui un neuromythe.
De nombreuses études ont montré que le cerveau restait plastique tout au long de la vie grâce à la synaptogénèse (développement et modification des connexions) et la neurogénèse (création de neurones).

En outre, il faut reconnaître des avantages certains aux adultes pour l’apprentissage d’une LÉ, basés sur leur développement cognitif général et leur expérience du fonctionnement de leur langue maternelle.

Cela inclut:
-des possibilités de transfert de la LM (mots, principes de fonctionnement)
-des capacités métalinguistiques (d’analyse de la langue) plus grandes,
-la possibilité de mise en place de stratégies métacognitives pour optimiser l’apprentissage (auto-régulation, planification, attention, auto-évaluation…), ainsi que de stratégies cognitives (pour la mémorisation, le regroupement, le classement, la déduction, l’inférence…)
-enfin certaines études relèveraient chez l’adulte de meilleures capacités de reproduction de sons, donc avantage même dans le domaine phonétique, considéré a priori comme plus favorable aux enfants.


Schéma de résumé

Des considérations à prendre en compte

L’apprentissage d’une LÉ est un processus différent de l’apprentissage de la même langue, en LM.
Pour celle-ci, certaines stratégies cognitives naturelles entreraient en jeu et seraient liées à un contexte d’acquisition (implicite et inconscient), alors que pour la LÉ ce seraient directement des stratégies linguistiques, processus liés à un apprentissage (explicite et conscient).

L’apprentissage d’une langue étrangère, (tout comme la maîtrise de l’écrit en LM, -article ici sur la lecture-), ne constitue pas une activité « naturelle », biologique.
Il implique une prise de distance par rapport au « nouveau code ».
Les capacités d’acquisition diminuant, c’est cette capacité de prise de distance, couplée à la mise en place de stratégies d’apprentissage compensatoires décrites plus haut qui se feraient tributaires du succès, et qui expliqueraient ainsi les différences interindividuelles dans la réussite des apprentissages, très faibles jusqu’à l’âge de 7 ans.

Enfin, les méthodes d’enseignement des langues peuvent également jouer un grand rôle.
Au vu des résultats très édifiants de l’approche neurolinguistique (ANL) auprès des adultes, approche qui donne la priorité de l’acquisition sur l’apprentissage, on peut se demander si les capacités d’acquisition de l’adulte ne sont juste pas sollicitées de la bonne façon par les méthodes traditionnelles (voir article sur la communication authentique).
Cela mériterait la mise en place de nouvelles études avec des pratiques de classe de ce nouveau type, afin de déterminer si oui ou non l’individu perd ses capacités d’acquisition au fil du temps.

Conclusion

S’il est vrai que les enfants disposent d’avantages certains pour l’apprentissage des langues étrangères, il se pourrait qu’ils disparaissent bien vite!
Aux éducateurs de savoir tirer parti des connaissances des mécanismes d’apprentissage pour proposer des contenus et méthodes d’enseignements adaptées à leur public et au contexte dans lequel il se trouve.

Clément Gabriel
Les derniers articles par Clément Gabriel (tout voir)

Publié par

Clément Gabriel

Professeur FLE du quartier français

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.