La pédagogie de projet à Moscou

La pédagogie actionnelle, bien qu’étant au coeur de la méthodologie de tous les manuels de français langue étrangère (FLE) depuis bientôt 20 ans, ne se pratique pas à Moscou. Ou presque!

Euh...C'est quoi le projet?

Cette approche fait son apparition dans le monde éducatif anglo-saxon, avec la publication de Designing Tasks for the Communicative Classroom par David Nunan, un des instigateur du Task-Based Learning.

Au début des années 2000, le CECRL formalise cette perspective qui:

“considère avant tout l’usager et l’apprenant d’une langue comme des acteurs sociaux ayant à accomplir des tâches (qui ne sont pas seulement langagières) dans des circonstances et un environnement donné, à l’intérieur d’un domaine d’action particulier. Si les actes de parole se réalisent dans des actions langagières, celles-ci s’inscrivent elles-mêmes à l’intérieur d’actions en contexte social qui seules leur donnent leur pleine signification » (CECR, 2001 : 15).

Si l’on communique, c’est donc pour “agir”. Il faut donc mettre le plus possible les apprenants dans une situation où ils doivent accomplir des tâches qui sont proches de celles qu’ils auraient à accomplir dans la “vraie vie” (organiser une réunion de travail, écrire une carte postale, publier une annonce…).

Pour découvrir les aspects théoriques sous-jacents, c’est ici.

Les projets à l'ère digitale

L’irruption du Web 2.0 a redonné tout son sens aux apprentissages, car l’apprenant est devenu un acteur social numérique.

La classe peut donc participer au développement de compétences digitales dont on récolte les fruits dans sa vie privée ou professionnelle.

D’autre part, les plates-formes en ligne donnent beaucoup plus de possibilités créatives et de visibilité. C’est le cas de l’édition, très restreinte sur papier, ou la diffusion, qui ne connaît plus aucune limite physique.

Projet de revue de presse

Apprentissage incident

Le rapprochement avec la pédagogie Freinet, qui met en avant l’utilité de l’apprentissage pour la vie quotidienne est envisageable.

Agir pour créer quelque chose qui aura une existence dans le monde physique ou digital, permet de valoriser l’apprentissage en classe.

Si le projet “prend”, l’apprenant se désinhibe, s’implique, utilise la langue qui perd son statut d’objet d’étude et devient simplement un outil au service de l’action. Dans ces conditions, on peut postuler que l’apprentissage est optimal en terme d’intégration et de mémorisation, car tout se fait sans effort conscient. 

Les défis de l'agir ensemble

À cause de sa dimension sociale et interactive, on dit du paradigme actionnel d’être en réalité co-actionnel. Fonctionner selon ce principe requiert :

du côté des élèves:

  • un goût de l’apprentissage actif et une attention soutenue au processus. Dans cette configuration, on ne se cache pas derrière un manuel, mais on se découvre, propose et intervient.
  • une bonne gestion des rapports socio-affectifs liés au travail de groupe. Obtenir la satisfaction d’avoir mené à terme cette entreprise, nécessite de savoir fonctionner avec d’autres, c’est-à-dire écouter, négocier, synthétiser ou accepter de laisser tomber une idée qui n’est pas adoptée.

du côté des profs:

  • des capacités de planification et d’organisation, car il faut baliser des étapes et prévoir des alternatives, mais aussi d’improvisation pour gérer la stagnation potentielle des idées ou de la motivation.
  • le respect d’un timing à toute épreuve, qui écarte l’éventualité de s’égarer. Il faut garder en tête l’absolue nécessité d’achever le projet et arriver à un “produit fini” pour valider la démarche.
  • un mélange équilibré de “laisser faire”, de directivité et de qualités de psychologue. Même si le projet appartient aux apprenants, il faut savoir orienter, ré-orienter, suggérer valider avec tact, mais aussi gérer les conflits, les moments d’égarement ou de doute.
  • une bonne dose d’assurance, d’enthousiasme et de détermination pour instiller la confiance nécessaire à l’engagement dans le processus.

Concrètement, pourquoi est-ce si difficile de mettre en place des projets?

L’aspect chronophage

Lorsque je demande à d’autres collègues enseignants s’ils mettent en oeuvre des projets dans leur classe, j’obtiens ce genre de réponse:
-— c’est quoi la pédagogie de projet?
-— on le fait pas, ça prend trop de temps.
-— on le fait si on a le temps.


Il semblerait que la priorité soit d’achever le curriculum, mais pas à travers le paradigme actionnel, trop chronophage.

La vision traditionnelle de l’éducation?

Dans les systèmes éducatifs classiques, on ne développe pas l’intelligence collective.  Le travail en commun n’est pas valorisé, on invite pas (ou très peu) les élèves à communiquer à deux ou en sous-groupe, à mettre leur travail en commun, à s’auto-corriger, s’entre-aider.
Communiquer à deux, c’est déjà tricher…

C’est pour cela que j’entends parfois des adultes dire: ‘Je n’ai besoin de personne pour trouver des solutions’.

J’espère que la situation a évolué, mais à mon époque, je n’ai pas le souvenir d’avoir fait beaucoup d’activités par 2 ou en groupe, que ce soit au primaire, au collège, au lycée, ou à la faculté.

Un petit exemple avec des ados avec un projet d’organisation d’une fête avec des adolescents.

Les dynamiques socio-affectives?

Ce facteur est lié au précédent, les apprenants n’ayant pas l’habitude de travailler ensemble, ils ont peur d’entamer la communication, regardent droit devant eux et ne font rien.
Réaliser un projet ensemble, c’est aller dans la même direction. Cela implique d’écouter l’autre attentivement, et c’est là aussi une autre difficulté.
Proposer, se référer aux autres, se mettre d’accord, tenter, puis évaluer ensemble, exprimer son point de vue, nécessite la présence de qualités communicatives.

Le manque de formation des professeurs?

Même ceux qui ont “la fibre” et l’expérience peuvent se montrer réticents car conscients de la quantité d’efforts à déployer pour convaincre, motiver, et soutenir un public peu accoutumé à cette approche.

 

Un manque d’envie d’aller de l’avant?

Si c’est si difficile pour toutes les parties prenantes, alors pourquoi même essayer et allouer du temps à des projets?

Il est toujours plus simple de continuer ce qu’on a toujours fait et donner aux gens que ce qu’ils demandent, même si ce n’est pas ce qu’il y a de meilleur pour eux.

Bilan

Chers collègues, de votre côté, avez-vous l’occasion de mettre en place des projets dans les structures où vous travaillez? Êtes-vous encouragés à le faire? Ou enseignez-vous le lexique, les règles de grammaire et les autres aspects de la langue sans faire rentrer cela dans un cadre plus large?

Personnellement, je pense que la pédagogie de projet est une bonne chose, car même s’il est vrai que son application constitue un réel challenge, en plus de donner un sens aux apprentissages linguistique, elle développe les compétences de collaboration, indispensables aux mondes d’aujourd’hui et de demain.

Quelques exemples en images.

 

Author

Clément Gabriel
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    Clément Gabriel
    Преподаватель французского языка в "Le Quartier français"
    Publications: 73

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