Un guide culturel sur le Baïkal pour les touristes russophones

“Baïkal Mer sacrée”, édité en France en 2014, est un guide culturel qui se distingue radicalement par son contenu des guides disponibles sur le marché russe. Cest pourquoi son édition en russe répondra à lattente dun large public désireux dapprofondir sa connaissance de « lexemple le plus exceptionnel d’écosystème deau douce », selon les termes utilisés par lUNESCO pour qualifier le Baïkal lors de sa décision, en décembre 1996, de linscrire sur la liste du patrimoine mondial. Éclairant le lecteur sur la valeur de ce trésor naturel situé dans son pays, louvrage contribuera à sa prise de conscience  des enjeux  mondiaux de sa sauvegarde.

L’ouvrage comprend sept chapitres qui explicitent la démarche des auteurs et leurs différents angles d’approche de ce monument de la nature.

 

Auteurs du guide:

Philippe Guichardaz, historien-géographe de formation, fondateur de l’association Eurcasia, à l‘origine d’un courant d’échanges Léman-Baïkal, russophone, fut le professeur de Laurent Touchart, universitaire russophone, spécialiste de la Russie et en particulier du lac Baïkal.

Irina Muzyka, diplômée de l’Université linguistique d’Irkoutsk, est spécialisée dans l’organisation de voyages culturels au lac Baïkal pour un public francophone.

Table des matières

Une découverte tardive, une conquête scientifique qui se poursuit

Le premier chapitre s’ouvre par un constat surprenant : alors que les Chinois connaissent l’existence  du Baïkal deux siècles avant l’ère chrétienne – un texte datant de 118 av.J.C., attesté par un ambassadeur russe à la cour de Pékin au 19ème siècle, mentionne le Baïkal, sous le nom de Baï-Khaï, c’est- à-dire Mer du Nord – les Européens l’ont découvert  très tardivement   :  c’est en 1643, soit plus d’un siècle et demi après la découverte de l’Amérique, qu’un petit groupe de Cosaques parvient sur sa côte occidentale.  Christophe Colomb cherchait des épices et de l’or, les Cosaques sont à la recherche de « l’or mou »  de Sibérie, les fourrures. Un demi siècle plus tard, sur l’ordre de Pierre le Grand, le géographe Simion Remezov réalise une description des terres sibériennes récemment conquises : le Baïkal y figure sous le nom de Mer Baïkal. On pardonnera à Remezov l’orientation erronée du lac, dans le sens est-ouest et le dessin fantaisiste des rives. Mais on remarquera la précision de l’enceinte fortifiée d’Irkoutsk, située sur les rives de l’Angara.

Carte du Baïkal de Semion Remezov, Musée de Taltsy

Cette carte est la première ébauche d’une étude scientifique dans laquelle Allemands et Polonais exilés jouent un rôle important à côté des Russes. Retenons le nom de Tchersky qui émet, le premier, l’hypothèse de l’origine tectonique du lac. À la veille  de la tourmente révolutionnaire, en 1916, un pas décisif est fait avec la création de la Commission pour l’étude du lac Baïkal. Sa direction, puis celle de l’Institut de limnologie qui lui succède, sont confiées à un tout jeune chercheur, Gleb Verechtchaguine, qui fera faire des progrès considérables à la connaissance du Baïkal et jouira d’une autorité telle qu’il traversera sans être inquiété les turbulences et drames de l’époque soviétique à l’époque de Staline.

 

Aujourd’hui, l’Institut de limnologie, doté d’importants moyens, disposant d’engins de plongée de haute technologie (sous-marins de poche Mir), peuplé de jeunes chercheurs enthousiastes, bénéficiant désormais des liens noués avec les chercheurs étrangers, fait preuve d’un grand dynamisme. Le Baïkal n’a pas encore livré tous ses secrets. Les biologistes répertorient de nouvelles espèces endémiques. En juillet 2009, puis en juillet 2010, les  Mir ont repéré des gisements d’hydrates de gaz dans la partie méridionale du lac et ont réussi à en remonter des fragments à la surface. La conquête scientifique du Baïkal se poursuit.

Mir 2 s'apprête à plonger
« L'exemple le plus exceptionnel d'écosystème d'eau douce » (UNESCO)

Le second chapitre explicite les raisons qui ont conduit l’UNESCO à inscrire le Baïkal sur la liste du patrimoine mondial, en décembre 1996, comme « exemple le plus exceptionnel d’écosystème d’eau douce. Il s’agit du plus vieux et du plus profond lac du monde qui contient environ 20% des réserves d’eau douce courante. Le lac contient une variété remarquable de flore et de faune endémique, d’exceptionnelle valeur pour les sciences de l’évolution. Il est également entouré par un système d’aires protégées d’une beauté naturelle exceptionnelle. »

Leman vs Baïkal

 Le Baïkal contient 23 000 km3, soit le volume des cinq Grands Lacs américains pris ensemble et plus que le volume de la mer Baltique (21 000 km3). Il mesure 636 km de longueur ,4 km de largeur maximale et surtout a une profondeur de 1 637 m, le record mondial. Un rapprochement avec le Léman, plus grand lac d’Europe occidentale, est éloquent . À lui seul le Baïkal représente 20 % des ressources en eau douce non gelée de la terre. Pour remplir sa cuvette, en y faisant s’y déverser l’eau de tous les cours d’eau de la planète, 300 jours seraient nécessaires.

Le Baïkal évoque la mer par son gigantisme, mais aussi par les tempêtes qui s’abattent  lors que soufflent des vents transversaux, la Sarma ou le Bargouzine . L’estivant a du mal à imaginer que le paisible lac dont il admire le bleu méditerranéen, peut connaitre des vagues atteignant 5, voire 6 mètres.

 

            Outre celui du volume et de la profondeur, le Baïkal détient aussi le record d’ancienneté. Il s’est formé à l’ère tertiaire, voici 25 millions d’années. Ces trois records ont une explication commune : la tectonique des plaques. Le Baïkal est le résultat d’une fracture de l’écorce terrestre ;  c’est un lac tectonique (et non pas glaciaire). On dit aussi : lac de rift… Impossible d’échapper à quelques explications géologiques élémentaire. L’écorce terrestre, couche supérieure du globe, d’une épaisseur de quelques dizaines de kilomètres, repose sur une couche épaisse, le manteau, marqué par de puissants mouvements de convection. Ces mouvements  exercent de formidables pressions sur l’écorce, la brisent en vastes plaques et les entraînent, les faisant s’écarter ou se rapprocher. C’est cela la tectonique des plaques. Lorsque elles s’écartent, de grands fossés de plusieurs centaines de kilomètres de longueur et de quelque kilomètres de profondeur et de largeur se forment. On les appelle rifts. Le schéma situe le rift où s’est formé le Baïkal. Il est toujours actif, c’est à dire que le Baïkal, à la différence des lacs glaciaires qui sont condamnés à être comblés par les alluvions, continue de s’approfondir et de s’élargir, de 1 à 2 m par an: le vieux Baïkal a toute la vie devant lui !

Carte simplifiée de la tectonique des plaques en Asie orientale

Sa vieillesse est, en même temps, l’explication d’un autre record : le nombre d’espèces, animales et végétales endémiques, qu’il renferme : plus de 3 500, dont près de 2 500 animales. Citons les éponges bleues, la golomianka, poisson sans écaille, vivipare, la nierpa, phoque d’eau douce, symbole du Baïkal.

Nierpa

Une eau oxygénée en profondeur.

 

Le Baïkal est un lac dimictique, c’est à dire que ses eaux se mélangent deux fois par an. C’est une caractéristique des lacs des climats continentaux rudes. En période de gel du lac, on a une inversion de répartition de la température entre les strates de l’eau : la couche supérieure de l’eau, sous la glace, est plus froide que la couche inférieure. Cette inversion de la stratification thermique a pour résultat de faire descendre les eaux de surface riches en oxygène et donc d’oxygéner le lac en profondeur.

 

Un lac pris par la banquise pendant cinq mois

 

Le Baïkal, dont la pointe septentrionale est plus éloignée du cercle polaire que le Loch Ness (56°30 N contre 56°N),  à la différence du lac écossais qui n’est jamais pris par les glaces, est entièrement gelé pendant 5 mois. C’est sa position méridienne (110°E) qui le place dans la zone du climat continental rude et lui permet de devenir en hiver une voie de circulation automobile, au demeurant rigoureusement réglementée. Lorsque les vents, comme c’est fréquemment le cas, ont balayé la neige, la glace apparait d’une transparence difficile à imaginer. La pureté exceptionnelle de l’eau l’explique. C’est, de nouveau, un record pour le Baïkal. Mais cela ne signifie pas que le problème de la pollution ne se pose pas.

Brûlant Baïkal

La question de la pollution du Baïkal est brûlante. En effet, si des atteintes graves à l’ « exceptionnel » écosystème étaient avérées, le Baïkal descendrait dans la catégorie infamante des  « sites menacés ».

De façon récurrente, sortent dans la presse des révélations sur la pollution, voire l’assèchement prochain de la perle de la Sibérie.  Un examen objectif de la situation exclut toute simplification, appelle une vision historique.

 

Le Baïkal bénéficie de la faiblesse, ou de l’absence de pression anthropique sur plus de 80% de ses rives. La seule ville importante  de la région, Irkoutsk, se situe 60 km à l’aval et ne peut donc polluer le lac. Sur les  2 000 km de côtes ne se trouvent que trois villes, au demeurant  fort modestes. La plus grande, Sévérobaïkalsk, dépasse à peine 25 000 hab, Slioudianka compte moins de 20 000 hab et Baïkalsk, moins de 15 000 hab. Listvianka et Port Baïkal ne sont que de modestes villages. La seule ville importante, située sur le bassin versant du lac, Oulan-Oudé, capitale de la République de Bouriatie, se trouve à 140 km de ses rives.

 

Sous la pression des scientifiques, la question de la protection du lac va être posée dès la fin des années cinquante. En 1958, lorsque Khrouchtchev lance le projet de faire sauter les rochers qui pointent au niveau de la source de l’Angara, puissante rivière, émissaire du lac, afin d’augmenter son potentiel énergétique hydraulique, le directeur du très respecté Institut de Limnologie, Grégori Galazi,  publie dans le journal soviétique le plus lu dans les milieux scientifiques et intellectuels, Novaïa gazeta,  une lettre intitulée « Pour la défense du Baïkal », dans laquelle il s’insurge contre le projet. Khrouchtchev devra s’incliner.

Carte des zones protégées

Le début des années soixante est marqué par deux décisions contradictoires. La première est le décret du 9 mai 1960  du Conseil des ministres  « Sur la sauvegarde et l’utilisation des ressources naturelles dans les bassins versants du Baïkal. » Les forêts  sont protégées, le flottage du bois est interdit, la pêche est réglementée. Dans la continuité de cette démarche, les années soixante-dix et quatre-vingts vont voir se créer une série de zones protégées, particulièrement des parcs naturels où l’activité humaine est strictement réglementée et des réserves où toute activité humaine autre que scientifique est proscrite.

La seconde décision entre en totale contradiction avec la première : il s’agit de la construction d’une immense usine produisant une qualité de cellulose entrant dans la construction d’avions de combat et de fusées, et exigeant l’utilisation, en raison de ses qualités spécifiques, de l’eau du lac. Malgré les protestations des scientifiques, l’usine est construite et les systèmes d’épuration n’empêcheront pas le rejet de polluants dans le Baïkal.  Ce n’est qu’en 2013 que l’usine sera détruite. Démarche de renaturalisation et projets de création d’un immense site touristique sont en compétition aujourd’hui sur le site de l’ancienne usine.

 

Il n’existe plus aucune installation industrielle sur les rives du Baïkal. Et pourtant, la question de la pollution demeure. C’est désormais le développement d’un tourisme de masse, domestique et, de plus en plus, d’origine chinoise,  qui pose problème, essentiellement sur les rives de la « Petite Mer ». Le piétinement des visiteurs sortant des sentiers, l’invasion de 4×4 et autres quads dégradent les sols et la végétation, tandis que l’entassement des déchets défigure les paysages et que, non visibles, les rejets d’eaux usées aboutissent au lac et le polluent – ces deux dernières dégradation étant la conséquence directe de l’insuffisance criante des équipements  de traitement des déchets, tant liquides que solides.

Usine de cellulose
2019, des touristes chinois, impatients, n’attendent pas le service de minibus et traversent à pied la Petite Mer

Les dommages provoqués par ce tourisme de masse, non maitrisé, sont déjà visibles : apparition d’algues vertes, diminution de la population d’éponges bleues, du stock du plus fameux poisson du lac, l’omoul.

 

Certes, et il ne faut pas l’oublier, les zones touchées par la pollution sont, au regard de l’immensité du lac, fort restreintes. Mais, c’est sans nul doute la pression exercée par les citoyens de par le monde, et surtout en Russie,  qui sera décisive  pour l’issue du combat à mener, encore et encore, pour la protection du Baïkal.  Mer sacrée des populations qui habitaient ses rives avant l’arrivée, au 16ème siècle, des Russes, elle doit le rester, au sens tel que défini dans le Petit Robert : « qui est digne d’un respect absolu ».

Olkhone, terrain privilégié pour l'écotourisme ?

L’île d’Olkhone est le cœur du Baïkal. C’est vrai du point de vue géographique : l’île est située à égale distance des extrémités nord et sud du lac. C’est vrai aussi du point de vue historique et culturel : le peuplement y est très ancien et Olkhone est un centre internationalement reconnu du chamanisme. L’île, enfin, est au cœur du problème brûlant né du déferlement d’une vague touristique sur un espace restreint – 71.5 km de longueur et 15 km de largeur – offrant une riche palette de paysages, inclus dans le parc naturel de Baïkalie. Olkhone, espace le plus menacé du Baïkal,  peut constituer  aussi  un terrain privilégié pour l’écotourisme.

Coupe géologique d'Olkhone

Le Baïkal des îles et des grands fonds

 

Olkhone et le chapelet d’îles qui s’alignent depuis l’archipel des Ouchkani jusqu’aux nombreux îlots de la Petite Mer sont la partie émergée d’une chaîne sous-lacustres, la Crête de l’Académie. Le bloc de l’île d’Olkhone culmine à 1 274 m, soit 819 m au-dessus du niveau du lac. Et c’est au pied de cette montagne, le mont Jyma, à 10 km vers l’est, que se trouve le point le plus profond du rift. Les sédiments, qui s’empilent sur plus de 6 000 m d’épaisseur, masquent l’ampleur du décrochement entre le compartiment supérieur et le compartiment affaissé. Ce décrochement, appelé rejet, est en fait de près de 9 000 m. Les escarpements rocheux de la côte orientale de l’île sont les parois du rift.  La tectonique des plaques se traduit directement dans le paysage.

 

Un micro climat moins rude, un microcosme paysager séduisant

 

Olkhone jouit d’un micro-climat.  Abritée par les chaînes de montagne qui l’encadrent, elle jouit d’un ensoleillement particulièrement important (317 jours par an), qui lui donne, l’espace de quelques semaines, des airs méditerranéens. La faiblesse de l’enneigement, accentuée par le phénomène de sublimation, est telle  que le bétail peut paître la maigre steppe en hiver.

 

Olkhone présente des paysages d’une grande variété.  À quelques kilomètres de plages ombragées par des pins,  se dressent des rochers  recouverts de  lichens orangés, caractéristiques des paysages de la toundra des régions boréales. Vers l’intérieur, taïga et steppe se succèdent sans transition. La steppe, rase, évoque la Mongolie.

 

La flore participe de cette variété des paysages sur un espace réduit : la fétuque du Valais, le thym serpolet, les rhododendrons  voisinent avec la  zaïatchia kapousta , plante grasse, évocatrice de régions arides et l’emblématique édelweiss de Sibérie.

Steppe d'Olkhon
Un air de Méditerrannée

Une île bouriate, consacrée à la pêche pendant l’époque soviétique

 

            Des vestiges de constructions en pierre attestent un peuplement ancien dont nous ne savons pas grand-chose.  Ce qui est certain c’est que ce sont des Bouriates, populations apparentées aux Mongols, qui peuplent l’île au moment de l’arrivée des Russes, en 1643. Aujourd’hui, la population totale ne dépasse pas 1 500 âmes. Près de 90 %, sont installés à Khoujir, localité qui s’est développée à partir de l’installation à proximité, en  1938, d’une usine de traitement du poisson. Son fonctionnement  exige l’approvisionnement en électricité : elle proviendra d’une petite centrale thermique alimentée en fuel. L’accroissement rapide de la population, venue des autres villages, qui dépérissent, conduit les autorités  à conférer à Khoujir, en 1946, le statut de ville. Le « village-ville », accueille, dans les années 1960, 600 élèves, dans un bâtiment qui reste, aujourd’hui, le plus important de l’île . Il dispose d’un hôpital  où, dans des conditions quelque peu acrobatiques  –  après minuit, l’électricité est coupée et il faut envoyer un motocycliste à la centrale électrique pour demander son rétablissement, car il n’y a pas de liaison téléphonique entre la centrale et l’hôpital   –  sont pratiquées des opérations chirurgicales.

 

De la fin des années 1930 au début des années 1950, un goulag dans les dunes

Le pouvoir tsariste avait prévu d’installer sur l’île un camp pour prisonniers politiques. Le déclenchement de la Première Guerre Mondiale empêcha la réalisation du projet. C’est pendant la période stalinienne, à la fin des années 1930,  qu’une « colonie de réhabilitation par le travail »  fut créée au milieu des dunes de la Baie de sable. Faute d’accès aux archives, les informations sur ce Goulag, reposent sur les enquêtes réalisées auprès de survivants, prisonniers ou gardiens. Les historiens s’accordent pour noter que ce camp était destiné à des condamnés à des peines de courte durée, n’excédant pas cinq ans.

La plupart venaient des pays baltes : prisonniers de droit commun, coupables de vol  ou de retards au travail ? Collaborateurs des armées nazies ?

Cette seconde hypothèse n’est pas crédible, car les condamnations seraient dans ce cas beaucoup plus lourdes. Ce qui est certain, c’est que les prisonniers étaient employés à l’usine de traitement du poisson et  que le régime du camp était tel qu’il n’a pas empêché les prisonniers de se mêler à la population locale. Une simple croix de bois, érigée le 16 avril 2012, rappelle ce douloureux passé.

Croix orthodoxe

 

Un haut lieu du chamanisme, le cap Bourkhane

 Ce cap est à la fois le paysage-symbole du Baïkal et un haut-lieu du chamanisme, installé dans ce qui fut aussi un sanctuaire  bouddhiste. De grandes prières collectives y sont organisées chaque année. Elles réunissent des chamanes de toute la Russie – mais aussi d’autres pays et  sont ouvertes à toutes les confessions.

 

Le cap Boukhane,  dans les légendes bouriates, est la demeure du dieu Khan Khouté-baabaï. Fils aîné des 13 fils des Tengris (divinités célestes), il est descendu du ciel pour juger les hommes. Devenu  souverain de tous les chamanes, il a pris, pour demeure permanente, l’île d’Olkhone.

 

Au quotidien, la vénération des Bouriates pour le rocher chamane s’exprime à travers des croyances largement répandues dans la population bouriate. Il en est ainsi de l’interdiction d’y pénétrer, faite aux enfants et aux femmes, par crainte des effets que pourraient avoir sur leur sensibilité la rencontre avec les esprits du lieu, ou aux cavaliers, par crainte que les sabots des chevaux ne blessent ces mêmes esprits.

 

Mythologie et chamanisme bouriates, beauté sauvage du Baïkal, Olkhone, aujourd’hui, fascine. Voici trente ans, dans les années 1990, il en allait tout autrement.

 

Le rocher Boukhane

De labandon des années 1990 à lexplosion touristique daujourdhui

 

            La chute de l’URSS, la fin du soutien apporté par l’Etat à l’activité qui faisait vivre l’essentiel de la population de l’île, la pêche, provoquent la fermeture de l’usine, le délabrement du port qui n’est plus entretenu. Privée de travail, ne disposant d’électricité que quelques heures par jour, l’île se dépeuple. Tout va changer avec l’essor du tourisme. Lequel n’est pas le fruit d’un plan de développement, mais de circonstances  imprévisibles.

 

            En effet, lorsque Nikita Bencharov, champion de Russie de ping-pong, débarque  du Dorojnik en juillet 1989, il ne peut imaginer que sa décision de prendre quelques semaines de repos sur Olkhone allait faire basculer son destin et celui de l’île. En 1994, il accueillait les premiers touristes dans une auberge qu’il avait construite avec l’aide des habitants de Khoujir.  À partir du début des années deux mille, de nombreux habitants transforment leurs isbas en chambres d’hôtes.  Depuis 2010, arrivent les Chinois, qui construisent les premiers hôtels. En 2019, à la veille de la pandémie, 140 000 touristes ont visité l’île.

 

            L’essor de l’économie touristique a des conséquences positives : amélioration des routes, remise en état du port, électrification  grâce à la pose, en juillet 2005, d’un câble au fond du détroit qui sépare Olkhone du continent. Mais il a engendré aussi de nouveaux et graves problèmes. Devenue une destination socialement valorisante, Olkhone est confrontée à un défi majeur : comment préserver ce qui fait sa célébrité et le rendre accessible, dans les meilleures conditions, au plus grand nombre?

 

Olkhone, laboratoire d’un écotourisme ?

 

            La chance d’Olkhone est le caractère récent de l’essor du tourisme sur son sol : il se produit dans un contexte marqué par la vigueur des préoccupations environnementales de l’opinion publique. A la différence de ce qui s’est passé autour de la Méditerranée, la vague écologique a précédé la vague touristique. Les problèmes qu’elle pose n’en sont pas moins d’une brûlante acuité.

 

            La direction du Parc national s’efforce de maitriser les flux touristiques  par des panneaux d’information sur les itinéraires de randonnées pédestres, les lieux de camping et de pique-nique autorisés et aménagés (mise à disposition de bois pour barbecue, containers), par la création d’une taxe dont le montant varie selon l’activité pratiquée (randonnée pédestre ou circuit automobile). Elle développe un programme pédagogique en direction des enseignants et de leurs élèves, mais aussi des adultes, avec le concours des associations écologiques. Elle propose également ses services pour l’organisation d’excursions thématiques sur la flore ou la faune.

 

             Cette action n’est pas sans porter ses fruits. Mais se pose avec acuité le problème de l’absence de station de traitement des déchets solides et surtout de station d’épuration : les eaux usées, infiltrées dans le sol sablonneux de l’île, finissent leur parcours dans le lac.

 

            L’importance  et l’urgence des investissements  impliquent un engagement fort de l’État. Il ne sera à la hauteur des exigences que si le mouvement de l’opinion, tant nationale qu’internationale, l’y contraint. Outre ces investissements, c’est tout une pratique d’un tourisme respectueux de l’environnement qui peut et doit  se développer sur l’île. Olkhone peut devenir un laboratoire de l’écotourisme.

 

Irkoutsk, entre Extrême-Orient et Occident

Une fondation cosaque, étape de la conquête de la Sibérie

 

Le 6 juillet 1661, Yakov Pokhabov, chef d’un détachement de cosaques, informe le tsar Fiodor III Alekséiévitch qu’il a entrepris la construction d’un ostrog – forteresse en bois – au confluent de l’Irkout et de l’Angara. Il vante dans son rapport les avantages de la position : « C’est le meilleur emplacement, le plus apte aux labours ; pâture, foin, pêche, tout est à proximité ». La forteresse est un nouveau point d’appui dans la conquête de la Sibérie, commencée un siècle plus tôt, avec Ivan le Terrible.

L’ostrog d’Irkoutsk, gravure de 1697, Irkipedia
Armes d’Irkoutsk (l’animmal tient dans sa gueule une zibeline)

La recherche de l’or et des épices avait été à l’origine de la découverte de l’Amérique. En Sibérie c’est « l’or mou », la fourrure de zibeline, qui pousse les Russes à s’enfoncer dans les forêts sibériennes. Son commerce est à l’origine de l’enrichissement de véritables dynasties de marchands, qui financeront églises, hôpitaux, écoles.
En 1686, l’ostrog acquiert le statut de ville et quatre ans plus tard reçoit ses armoiries, qui reflètent l’importance  historique du commerce des fourrures. Au 18ème siècle, de profondes mutations transforment l’ancienne forteresse cosaque. Placée au centre de la route du commerce entre la Chine et l’Europe, elle acquiert un rôle politique et regarde au-delà des immensités sibériennes. 

C’est un  marchand irkoutien, Chelekhov, qui s’empare en 1783 d’une île au sud de l’Alaska et y organise une colonie russe. En 1795 ses héritiers fondent la Compagnie russo-américaine, dont le siège est à Irkoutsk. Irkoutsk peut s’enorgueillir d’être, en quelque sorte, la capitale de l’Alaska ! Une fonction de courte durée. Dès 1801, le siège de la société, à la direction de laquelle participent de hauts fonctionnaires du gouvernement impérial, est transféré à Saint-Pétersbourg . Et l’on sait que le tsar Alexandre II vendra l’Alaska aux États-Unis en 1867  pour 7 200 000 dollars, soit une poignée de dollars eu égard aux  richesses minières  qui seront découvertes ultérieurement pat les heureux acquéreurs…

Une ville profondément transformée par le pouvoir soviétique

 

            L’héritage soviétique ne se limite ni à la dénomination des rues, avenues et places, ni à l’existence d’une imposante statue de Lénine.  Il ne se réduit pas non plus à la destruction en 1932 de la cathédrale de Kazan, achevée cinquante deux ans plus tôt et qui était l’édifice le plus important de la ville.  La période soviétique est marquée par une forte augmentation de la population de la ville. Le nombre d’habitants  passe de 99 000 en 1926  à 250 000 en 1939 et 622 000 en 1989. Les causes en sont l’excédent des naissances sur les décès, mais surtout l’industrialisation et les grands chantiers. Ceux-ci offrant des salaires plus élevés, attirent travailleurs de faible qualification ou jeunes techniciens et ingénieurs. Ils viennent des villages de la région, mais aussi de la Russie d’Europe et des autres républiques soviétiques.

Lénine
Akademgorodok

Le paysage urbain a aussi été façonné par l’industrialisation et la construction de grandes infrastructures. L’usine d’aviation, qui lance son premier appareil en 1934, est le symbole d’une priorité donnée aux industries lourdes et d’équipement. En 1936, est inauguré le premier pont en béton armé sur l’Angara. L’industrialisation est accélérée par les déménagements d’usines opérés face à l’avance allemande au début de la « Grande Guerre Patriotique » – expression désignant en Russie la Deuxième Guerre Mondiale. En 1958, le barrage hydroélectrique sur l’Angara entre en fonction. Il s’agit d’un barrage-poids – type imposé par la sismicité de la région – d’une longueur de 2 500 m, le premier au monde d’une telle ampleur. Le remplissage du lac de retenue a provoqué une élévation du niveau du Baïkal d’1,46 m et noyé une partie de la voie ferrée transsibérienne. En 1960, est construite l’énorme cité scientifique, Akademgorodok, filiale de l’Académie des sciences de l’URSS, qui rassemble une série d’institutions scientifiques prestigieuses, dont, depuis 1961, l’Institut de limnologie.

Tradition et non conformisme dans le monde des arts et des lettres

 

Peu d’artistes irkoutiens ont atteint une notoriété dépassant le cadre régional. Toutefois,  mention doit aussi être faite de l’oeuvre d’Evguéni Ouchakov (1925-2012), qui se distingue, non par l’originalité de la forme, réaliste, mais par le matériau utilisé, éminemment sibérien : l’écorce de bouleau.

Oeuvre d'Ouchakov

Dans le domaine littéraire, Irkoutsk s’enorgueillit, à juste titre, de l’oeuvre de deux écrivains, appréciés durant l’époque soviétique tout comme aujourd’hui, Alexandre Vampilov et Valentin Raspoutine. Ni conformistes, ni « dissidents », ils participent de cette indépendance de pensée dans laquelle Raspoutine voit un caractère de l’esprit de sa ville. 

Alexandre Vampilov

            Leurs thèmes et leurs itinéraires littéraires sont différents. Monde paysan, inquiétude quant aux traitements que l’homme inflige à la nature sont au cœur des romans de Raspoutine. La jeunesse des périphéries urbaines fait irruption dans les nouvelles et le théâtre de Vampilov. Raspoutine sera distingué comme Héros du travail socialiste et recevra l’Ordre de Lénine, mais est aussi lauréat du Prix Alexandre Soljenitsyne et de nombreux prix internationaux. Plusieurs de ses oeuvres ont été traduites en français.

Tout autre est le destin de Vampilov . Son théâtre suscite les tracasseries de la censure. Ce n’est qu’en 1972 qu’une scène de Leningrad décide de monter une de ses pièces : le 30 mars a lieu la première des Deux anecdotes provinciales. Peu après, il signe un contrat pour un scénario avec Lenfilm. En mai, paraît le premier article monographique sur lui dans la revue La Jeune Garde. Cette même année, il est pressenti pour recevoir, pour la première fois, une distinction officielle : le « prix du komsomol  irkoutien ». Le 17 août, il se noie dans le Baïkal, au cours d’une partie de pêche. Ainsi s’achève, à 35 ans, l’oeuvre de celui que les Cahiers de la Maison Antoine Vitez désignent comme « un des plus originaux dramaturges russes contemporains ».  Deux ans après sa mort, il est joué, pour la première fois, à Moscou. C’est le Festival d’Avignon qui le fait découvrir au public français en 1979.  L’année de la disparition de Vampilov, une comète est découverte par un astronome soviétique. Elle sera appelée du nom de celui qui fut, dans le ciel littéraire, une apparition lumineuse et fugitive.

 

            Le nom d’Irkoutsk est aussi lié à celui de Denis Matsuev. De renommée internationale, le pianiste irkoutien  a ouvert, à l’intention des jeunes musiciens de la ville, la « Maison de la musique Denis Matsuev » .

Crise post-soviétique et nouveau dynamisme

            Les quinze premières années post-soviétiques sont marquées par une régression générale de l’activité économique et une diminution de la population. Ce n’est qu’à partir de 2008 que la tendance se renverse : le taux de natalité dépasse le taux de mortalité.

 

            Le redressement démographique souligne le redressement économique. Emblématique de ce nouveau dynamisme est l’exemple de l’usine d’aviation. L’entreprise produit  le plus gros avion amphibie de lutte contre les incendies de forêts. Et surtout, faisant mentir la réputation de la Russie de réserver les technologies de pointe aux industries militaires, l’usine d’Irkoutsk s’enorgueillit de produire le premier appareil civil moyen courrier utilisant largement des matériaux composites, plus légers : le MS 21. Il est ainsi plus performant que l’A320 d’Airbus et le 737 de Boeing.

 

            En ce qui concerne la production manufacturière courante, la concurrence chinoise est vive. Un marché chinois, appelé « Shanghaï », s’est ainsi développé, de manière spontanée et précaire, à côté de l’imposant marché central. En 2012, il a été remplacé par un bâtiment nouveau, qui  participe de la modernisation de l’aspect de la ville.

Irkoutsk aujourd’hui

 

Irkoutsk s’enorgueillit d’un riche patrimoine architectural en bois. Avec 500 maisons classées, épargnées par l’incendie de 1879, il est le plus important de Sibérie. Des maisons, particulièrement prestigieuses, ont été restaurées avec soin. La ville s’est dotée, en 2012, d’une « Agence de développement des monuments », qui a pour objectif d’aider les particuliers à travailler avec le Service régional de la protection du patrimoine. Quelques maisons, qui semblaient condamnées à la ruine, en bénéficient.

À côté du parc immobilier hérité de l’époque soviétique, souvent délabré, se développent de nouveaux quartiers résidentiels et commerçants répondant à la demande d’une classe aisée en progression. Une place est consacrée à ses partenaires institutionnels , parmi lesquels figurent la Haute-Savoie.

 

            La jeunesse de la population est un trait marquant d’Irkoutsk. Elle est liée au fait que la ville est le principal pôle universitaire et scientifique de la Sibérie orientale. Irkoutsk compte 60 000 étudiants, soit 10 % de la population totale. L’âge moyen des irkoutiens est de 36 ans.

 

Alexandre III

Irkoutsk et le Baïkal

 

            La jeunesse étudiante est particulièrement sensible à la question de la protection du Baïkal, mais n’en a pas l’apanage. L’institution, en 1999, de la  « Journée du Baïkal », est la traduction institutionnelle d’une préoccupation qui est au cœur de chaque citoyen d’Irkoutsk. Spectacles, concerts, concours, jeux et actions de sensibilisation  écologique visent à faire participer toutes les couches de la population à cette fête qui a lieu le deuxième dimanche de septembre. La fille du vieux Baïkal, la belle Angara, était amoureuse du bel Ienisseï, nous conte la légende. L’histoire des habitants d’Irkoutsk, leur vie, leurs projets tissent la trame, depuis plus de 350 ans, d’une autre histoire d’amour, celle de la cité sibérienne et de l’éternel jeune homme, le Baïkal.

Taltsy et le Circumbaïkal, Oulan-Oudé et le Baïkal bouriate

Taltsy

            À une cinquantaine de kilomètres au sud d’Irkoutsk, Taltsy (« la source qui ne gèle jamais », en russe, est un musée en plein air de l’architecture en bois et un musée ethnographique, qui présente la vie des populations de l’est sibérien des 17 ème, 18ème et 19ème siècles. Il abrite des chefs d’œuvre de l’ostrog d’Iimsk : une porte fortifiée surmontée d’une église et la chapelle de Kazan dont la couverture est faite de bardeaux rappelant ceux des églises de Kiji sur le lac Onega.

Porte surmontée d’une église
Église de Kazan

Le Circumbaïkal, un chaînon stratégique du Transsibérien

 

Le chemin de fer Circumbaïkal est un élément du Transsibérien, dont la construction a été lancée par l’oukase de l’empereur Alexandre III du 17 mars 1891. Cette gigantesque entreprise s’inscrit dans la politique d’expansion de l’empire russe vers l’est, où il se heurte aux ambitions japonaises et répond à des fins tant militaires qu’économiques. Il s’agit d’assurer une liaison rapide et commode entre Saint-Pétersbourg et la place maritime de Vladivostok, fondée en 1858, à 9 500 km de la capitale. Les travaux sont conduits à partir des deux extrémités. Le Baïkal, s’étirant sur 630 km, du nord au Sud, fait obstacle à la jonction des deux branches. Pour surmonter cette barrière, il faut le contourner. Le nom de Circumbaïkal est donné à ce tronçon de liaison.

            Début janvier 1904, la tension entre le Japon et la Russie s’aiguise. Le 8 février, les Japonais attaquent la flotte russe à Port Arthur. Dans leur recherche d’acheminement rapide de renforts les Russes ont dû renoncer aux navires, le brise-glace Baïkal acheté aux Anglais, s’étant avéré impuissant à briser la glace.

          La pose d’une voie ferrée sur la glace s’est révélée plus spectaculaire qu’efficace: pour ne pas briser la glace, les locomotives sont détachées des convois et tirées, comme eux, par des chevaux…  Or, le tronçons de 90 km contournant le Baïkal est loin d’être achevé. La seule solution est l’accélération de l’achèvement du contournement. Dès septembre 1904, les convois de troupes peuvent l’emprunter. Cela représentait un raccourcissement de près d’un an des délais initialement prévus. La main d’œuvre locale étant insuffisante, comme ce fut le cas un demi siècle auparavant, aux États-Unis, pour la construction du Transcontinental, il y aura des Chinois sur le chantier, employés aux travaux les plus rudes. En Italie, fut recrutée une main d’oeuvre qualifiée. Près de 1 000 Italiens participèrent à la construction du Transsibérien. Les autorités eurent aussi recours à ceux des exilés politiques qui avaient des compétences techniques recherchées.

 

Les conditions de travail étaient très difficiles : froid de l’hiver sibérien, moustiques en été, inconfort des baraques servant de logement,  longueur des journées de travail, qui atteignent 15 à 16 heures. En l’absence de tout chemin, l’acheminement de la nourriture comme celui des matériaux de construction, à la seule exception des pierres, a été réalisé exclusivement par voie d’eau (barges en été, charrois sur la glace en hiver). En outre, le chantier était particulièrement dangereux, du fait de la fréquence des éboulements sur les rives escarpées. Les chiffres officiels, sans doute minimisés, font état de près de 1200 morts pour la période allant du printemps 1902 à septembre 1904.

Un exploit technique

 

            Les 89 kilomètres du Circumbaïkal sont une succession presque ininterrompue d’ouvrages d’art : viaducs, tunnels (il y en a 39!) murs de soutènement, ouvrages de protection contre les éboulis. Ils lui ont valu l’appellation de « Boucle d’or du Transsibérien ».

            Les ingénieurs utilisèrent les techniques les plus modernes de l’époque : forage des trous pour les bâtons de dynamite (fournis par la Société Nobel) à l’aide d’instruments électriques et pneumatiques, emploi d’un matériau tout récemment mis au point en Europe, le béton armé.

            Si l’utilisation des techniques les plus récentes et l’effort des hommes ont permis – chose rarissime dans l’histoire des grands chantiers publics – de diminuer la durée des travaux, il n’en sera pas de même de leur coût : il dépassera  largement le budget prévisionnel. Mais cela est moins exceptionnel.

Du déclin au renouveau

 

            La « Boucle d’or » du transsibérien perd de son importance à partir de 1949, à la suite de la mise en service d’une nouvelle ligne, plus courte de près de 50 km, reliant Irkoutsk directement à la pointe sud du Baïkal.

            C’est le Baïkal qui va sauver le Circumbaïkal. Rénové, électrifié, devenu un petit train touristique, il prend son temps pour présenter à ses passagers les exploits de ses constructeurs et la splendeur du lac, qu’il longe sur près de 90 km, de Slioudianka à Port Baïkal.

De la principauté mongole à la République autonome de Bouriatie
 

 

            Issue de la division de l’Empire  de Gengis Khan, la principauté mongole de Bouriatie est  rattachée à la Russie en 1727, par décret de Pierre le Grand. Deux siècles plus tard, le jeune pouvoir soviétique, en rupture avec la politique centralisatrice tsariste, affirme le droit à l’autodétermination des minorités nationales et crée, le 30 mai 1923, la République socialiste soviétique autonome bouriate-mongole. En 1958, afin d’affirmer la spécificité de l’identité bouriate, le mot « mongole » a été retiré du nom de la république. Le patrimoine culturel, le folklore, la langue et les traditions – dès lors qu’elles n’ont pas de caractère religieux – seront préservés. Après la disparition de l’URSS, la Bouriatie reste au sein de la Fédération de Russie.

Carte de la Bouriatie

Une terre de rencontre pour le chamanisme, le bouddhisme et l’orthodoxie

 

            Les découvertes d’objets de culte attestent la présence du bouddhisme sur le territoire de l’actuelle Bouriatie, dès le deuxième siècle avant notre ère. Toutefois, ce n’est qu’à partir du 17ème siècle qu’il gagne de larges couches d’une population jusque là chamaniste. C’est la forme tibétaine du bouddhisme, appelé lamaïsme, qui sera reconnue, en 1741, par l’impératrice Elisabeth Petrovna. Au même moment, avec l’arrivée des Russes, le christianisme orthodoxe s’implante en Bouriatie. Parmi les nouveaux venus, on compte de nombreux Vieux Croyants.

 

            Au lendemain de la Révolution d’octobre, et jusqu’à la fin de années vingt, les trois principales religions de Bouriatie n’eurent pas à souffrir de l’arrivée au pouvoir des Bolcheviks. Mais, au début des années 1930, le pouvoir procède à une série de fermetures de lieux de datsans (monastères)  et d’arrestations de membres du clergé. De nombreux moines lamaïstes s’exilent en Mongolie.

Ivolguinsky

Malgré la répression antireligieuse, en février 1938, la direction de l’ « Union des athées militants » de Bouriatie constate que « la religiosité est restée élevée ». Sans doute, cette prise de conscience est-elle à l’origine d’une décision apparemment étonnante, prise en décembre 1945, l’autorisation d’ouvrir un monastère dans le village de Verhniaya Ivolga. Ce sera l’imposant datsan Ivolguinsky.

Oulan-Oudé, de l’ostrog cosaque à la capitale de la République de Bouriatie.

 

            Le modeste hivernage, aménagé en 1666 par un détachement de cosaques, situé sur la route empruntée par les marchands qui commercent avec la Chine. est transformé en ostrog (forteresse)  en 1680 et prend le nom d’Oudinsk (du nom de la rivière Ouda). Oudinsk devient un relais important des  échanges entre la Chine et la Russie. En 1775, l’impératrice Catherine II accorde à l’ostrog le statut de ville. Oudinsk devient Verkhnéoudinsk (« ville en amont de l’Ouda », en russe) et reçoit ses armoiries.

Passée aux mains des Bolcheviks le 2 mars 1920, la ville leur doit non seulement son nom – le 27 juillet 1934, Verkhnéoudinsk devient Oulan-Oudé – mais aussi bien des traits de son aspect actuel, communs à toutes les villes soviétiques d’une certaine importance : imposants bâtiments administratifs et culturels, statue de Lénine. Toutefois, à Oulan-Oudé, la représentation de Lénine est exceptionnelle, car elle est constituée d’une tête ; non pas un buste, mais une tête, uniquement, posée directement sur un socle, sans conteste possible, la plus grande tête de Lénine au monde !

Tête de Lénine

           La reconnaissance de la culture bouriate s’est traduite, dès 1923 par la création du Musée de l’histoire de la Bouriatie. Ce musée abrite de précieuses collections de tankas (peinture sur toile, caractéristique de la culture tibétaine) , de manuscrits et un atlas de la médecine tibétaine, vénéré dans le monde bouddhiste. Au plus fort de la période stalinienne, en 1939, la création du Théâtre de l’opéra et du ballet bouriates atteste de la vigueur de l’identité bouriate. Fière de son patrimoine culturel, Oulan-Oudé l’est aussi de son patrimoine architectural. En 1990, la capitale de la Bouriatie a été inscrite sur la liste des villes historiques de Russie, en considération de l’originalité et de la richesse de sa culture. Mais, pour les Bouriates, le trésor le plus précieux de la République est à 75 km de leur capitale, c’est le Baïkal.

Le Havre du Baïkal

Le « Havre du Baïkal »

 

« Havre du Baïkal » a été créé par le décret du 3 février 2007 du gouvernement de la Fédération de Russie, sur la « zone économique spéciale de type touristico-récréatif » de la République de Bouriatie. Dans cette structure, d’une dénomination pour le moins prosaïque, c’est bien un havre de calme et de détente qui va voir le jour. Plages, montagne, sources thermales constituent des atouts qui doivent permettre le développement d’un tourisme écologique qui ne se limitera pas à l’été.

Certaines activités ne nécessitent pas d’investissements importants, ainsi la chasse, la pêche, la randonnée en moyenne montagne. Il en va tout autrement de l’équipement pour le ski du mont Bytchia : il est intégralement à réaliser. De considérables travaux sont nécessaires dans les domaines des infrastructures hôtelières, portuaires, sanitaires, de traitement des eaux usées et de recyclage des déchets.

 

            La Bouriatie ne nous a pas vraiment éloignés du Baïkal. Il est la richesse sur laquelle les populations fondent de grands espoirs pour développer leur République. Mais il n’est pas perçu seulement comme un atout économique. Pour les Bouriates, il est d’abord, aujourd’hui, comme il l’a toujours été, la Mer sacrée, au cœur de leur culture, de leur identité.

Le Baïkal des légendes et de la littérature bouriates et russes

Légendes bouriates…

 

Rien mieux que les légendes bouriates ne permet de prendre la mesure de ce que ressentaient les populations riveraines à la vue du Baïkal. Ces légendes ont été transmises oralement, en langue bouriate, de génération en génération, avant d’être transcrites en russe, à l’époque soviétique. Elles sont imprégnées de la conception animiste du monde qu’ont les Bouriates, qui se perçoivent comme partie intégrante de leur environnement naturel. Les vents – Koultouk et Bargouzine, les facétieux, Sarma , la capricieuse et redoutable,  les  rivières – Angara, la Belle, Irkout, le Fort, les rochers – Bourkhane, demeure des Esprits, tous sont des héros de leur mythologie. Le Baïkal n’est pas seulement le berceau de leur peuple. Il est aussi un personnage mythique de leur histoire.

 

Particulièrement populaires est la légende du Tonneau d’omouls. Nous en présentons la version la plus connue, celle de Vassily Starodoumov, extraite des Contes du Baikal,
édités à Irkoutsk en 1979 et tirés à 200 000 exemplaires (traduction et
adaptation en français : Irina Muzyka, Philippe Guichardaz)

Tonneau d'omouls

Cétait il y a très, très longtemps, à l’époque où les Grands Vents, les Géants, Koultouk et Bargouzine, commandaient aux poissons. Ils étaient bons amis, mais laids, hideux, au point que, quand ils étaient de sortie, ébouriffés, l’écume à la bouche, ils voilaient le soleil.

Ils aimaient beaucoup s’amuser ensemble et, pour cela, ils avaient un jouet miraculeux : un tonneau d’omouls. C’était un tonneau tout simple, banal, que tout tonnelier pouvait fabriquer, mais le pouvoir quil possédait était extraordinaire. Là où il allait, les bancs domouls se précipitaient à sa suite. Cela amusait bien  Koultouk et Bargouzine.

Souvent, Bargouzine venait chez Koultouk, amenant avec lui ce tonneau. Il le montrait à son ami sur la crête des vagues puis se vantait : «   Regarde, tous ces poissons que jai rassemblés ! Des tas et des tas ! Voyons si tu peux en faire autant ! »

Et le jeu commençait, ils se lançaient le jouet lun à lautre. Les bancs domouls suivaient toujours le tonneau, parcourant le Baïkal, du nord au sud et du sud au nord.

 

Un jour, Koultouk et Bargouzine sont tombés amoureux de Sarma, le vent montagnard, la maîtresse de la Petite Mer, cette partie du lac qui en est séparée par l’île dOlkhone. Elle possédait cet endroit pour elle seule. Hélas, Sarma avait un très mauvais caractère : quand elle se promenait sur le lac, elle inspirait plus de peur que ses deux amoureux. Comme elle hésitait entre les deux fiancé , pour fixer son choix, elle imagina une épreuve : « Jaimerais avoir comme cadeau votre merveilleux jouet ! Celui qui me loffrira, sera mon mari. »

 

Son caprice na pas impressionné nos Géants : il fallait tout juste se saisir du tonneau et lamener le plus vite possible dans la Petite Mer. Ils ne savaient pas quelle guerre cela allait déclencher ! Dès que Bargouzine eut saisi le tonneau, Koultouk le lui prit. Aucun des deux ne voulait céder. Ils s’acharnaient tant et tant, que le fracas de leur querelle retentissait sur tout le Baïkal. Le tonneau a beaucoup souffert en volant de lun à lautre.

 

Un jour, ils réussirent à lattraper en même temps. Chacun tirait de son côté, mais, comme ils étaient aussi forts l’un que l’autre, nul ne cédait ni ne gagnait. A un moment, le tonneau leur échappa des mains et disparut. Furieux et vexés, les Géants couraient dans tous les sens pour le retrouver, mais en vain. Beaucoup plus tard, enfin calmés, ils conclurent qu’il réapparaîtrait tout seul. Les jours, les semaines, les mois se passaient, point de tonneau. Les  Géants se perdaient en conjectures :” Mais où est-il ? “.

 

Cest bien plus tard que le sage Baïkal leur a avoué quil avait caché le tonneau dans ses profondeurs. Le cadeau qu’il avait fait  aux Vents ne leur apportait que des querelles.

 

Sarma, ayant appris la nouvelle, décida de ne pas se marier du tout. – « Je suis plus forte que vous, un jour je laurai ce tonneau ! »

 

Aujourd’hui encore Koultouk et Bargouzine s’ignorent superbement. Chacun court son chemin. Et si, par vieille habitude, ils sortent, cest toujours à tour de rôle, ayant bien soin de ne pas se rencontrer. Mais chaque fois, ils scrutent attentivement les eaux, dans l’espoir dy trouver le tonneau. Hélas, personne ne sait où il est…

 

Peut-être est-ce Sarma qui possède maintenant le tonneau domouls. Chacun sait quil y a plus de poissons dans  la Petite Mer quailleurs.

et chants populaire russes

 

         Les premiers Russes qui se sont installés sur les rives du Baïkal ont adopté le folklore bouriate, le transformant, au fil des années, en contes russes. Mais, à partir du 18e siècle, apparaissent des chansons et des récits qui lient le Baïkal aux drames de l’histoire russe. La Sibérie, immense, lointaine, au climat rude, est utilisée par les tsars comme bagne et terre d’exil. Pour l’État, c’est aussi un moyen pour peupler ces grands espaces presque vides. Ce sont des bagnards qui ont composé ces chants, qui parlent de leur difficile survie dans ces terres hostiles, mais où l’on entend la vénération qu’ils vouent au Lac sacré et à la Mère Nature.

 

         La chanson Glorieuse mer – Baïkal sacré, entonnée souvent, au cours de repas de fête, évoque la fuite d’un bagnard, qui traverse le lac sur une embarcation de fortune, un tonneau, dont la voile, gonflée par Bargouzine, est faite de son caftan. Si, aujourd’hui, c’est plus la richesse et la splendeur sévère du Baïkal que le drame du fugitif que chantent les convives, l’origine politique de la chanson est claire. Elle a été composée, dans les années 1850, à partir d’un poème, écrit en 1848, en hommage aux prisonniers qui tentaient de fuir les bagnes de Transbaïkalie, par Dimitri Davydov, neveu d’un Décembriste. La musique est due à un compositeur anonyme, bagnard travaillant dans les mines d’or de Nertchinsk. Les tentatives de traversée du Baïkal dans des tonneaux trouvés sur ses rives ne relèvent pas de la légende.

 

Glorieuse mer – Baïkal sacré !

Glorieux navire – tonneau d’omouls !

Eh ! Bargouzine, soulève la vague,

Le brave atteindra bientôt le rivage.

Longtemps j’ai porté de lourdes chaînes,

Longtemps j’ai erré dans les montagnes Akatoui;

Un vieil ami m’a aidé à fuir.

J’ai repris courage, sentant la liberté proche.

Jour et nuit je marchais,

L’oeil vigilant à l’approche des villes.

Les paysannes me donnaient du pain,

Les gars – du tabac.

Glorieuse mer – Baïkal sacré!

Glorieuse voile – vieux caftan.

Eh ! Bargouzine, soulève la vague,

Le brave atteindra bientôt le rivage.

 

Lorsque la chanson populaire qui suit parvient en Russie centrale, au début des années 1900, elle est connue depuis bien longtemps en Sibérie, pour les raisons que nous avons évoquées plus haut. En 1980, Janna Bitchevskaya en a réalisé une interprétation qui a connu un considérable succès.

 

A travers les steppes sauvages de Transbaïkalie ,

Où on l’on cherche lor dans les montagnes,

Un vagabond, maudissant son destin,                       

Se traîne, sa besace sur l’épaule.

Il sest enfui de la prison, par une nuit noire.                      

En prison, il avait souffert pour la vérité.        

Epuisé,  il ne peut faire un pas de plus.

Et voilà que le Baïkal s’étend devant lui.

Le vagabond sapproche du Baïkal,                          

Il prend une barque de pêcheurs   

Et entonne une chanson triste,

Un chant qui parle de la patrie.

Le vagabond traverse le Baïkal.

Sa mère chérie vient à sa rencontre.                          

« Ah, bonjour ! Ah, bonjour, ma tendre mère, 

Mon père, est-il en bonne santé, et mon frère 

–  il y a longtemps que ton père est dans la tombe,    

Longtemps qu’il gît sous la terre,                              

Et il y a  longtemps que ton frère est en Sibérie,        

Longtemps que ses fers grincent à ses chevilles ». 

 

Légendes et chants populaires ne sont pas survivances d’un passé révolu. Ils sont une composante d’un imaginaire des enfants, formé à la maison, dans la bibliothèque familiale, à l’école, dans les livres de lecture, à destination des jeunes russes comme des jeunes bouriates.

 

Le Baïkal dans la littérature russe

 

          Valentin Raspoutine (1937- 2015) se distingue comme le chantre du Baïkal. Ecrivain sibérien, originaire du minuscule village d’Atalanka, au bord de l’Angara, à 300 km au nord d’Irkoutsk, il acquiert, en 1967, une renommée internationale avec  De l’argent pour Maria. Son origine rurale n’est pas étrangère à l’orientation de son œuvre, centrée sur le monde paysan. En 1976, L’adieu à l’île, décrit les drames humains provoqués par la disparition d’une île de l’Angara, à la suite de la construction du barrage de Bratsk. L’écrivain prenait ainsi le contrepied d’une idéologie officielle qui affirmait le primat de l’économie sur l’éthique . Le lien qui lie l’homme à la nature, le rôle moral que l’écrivain lui attribue sont un thème majeur de son œuvre. Le Baïkal y tient une place d’honneur. Nous publions des extraits de Sibérie, Sibérie (publié, à Irkoutsk, en 1990) et de Baïkal (publié, en France, par Alidades,  dans une édition bilingue, en 1997), véritables poèmes en prose à la gloire du lac sacré.

 

Sibérie, Sibérie (extraits – traduction Irina Muzyka, Philippe Guichardaz).

« (…) Pour l’étranger qui ne la connaît que par ouï-dire, la Sibérie est un pays immense, rude et riche. Comme si tout y prenait des dimensions cosmiques, y compris le froid et lhostilité. Et, dans le Sibérien, il voit plus un produit de la nature mystérieuse qu’un produit de l’humanité, mystérieuse comme lui-même. Pour nous, qui sommes nés et vivons en Sibérie, c’est la patrie. Et il ny a rien au monde qui nous soit plus cher et plus proche, qui ait plus besoin de notre amour et de notre protection que la patrie. Mais celle-là, plus que toute autre peut-être, parce qu’en Sibérie, aujourd’hui encore, il y a tant à préserver. Et ce qui fait peur aux autres en Sibérie, pour nous, ne relève pas seulement de l’habituel, mais de l’indispensable : en hiver, on respire plus facilement quand il gèle que lorsqu’il dégèle, dans la taïga sauvage et vierge, on ressent la sérénité et non la peur, les espaces démesurés et les rivières puissantes ont façonné notre âme, libre et rebelle. » (p.24)

 

 

         « (…) Dans la nature, chez nous, tout est puissant et libre, tout est différent des mêmes choses ailleurs. La plaine de Sibérie Occidentale, cest la plaine la plus grande et la plus plate qui soit sur la planète, les marais, cest des marais dont, en avion, on ne voit ni le commencement, ni la fin. La taïga de Sibérie Orientale, cest un véritable continent, qui, soit dit à propos, subit les pires malheurs que puisse subir une forêt : abattage et incendies. Les rivières – lOb, lIénisséi, la Léna, ne peuvent rivaliser quentre elles. Le lac Baïkal, cest un cinquième de leau douce du globe. Non, tout ici a été pensé et réalisé avec une mesure généreuse et pleine, comme si Le Très Haut avait commencé de ce côté, à partir de lOcéan Pacifique, la fabrication de la Terre et lavait menée rondement sans économiser la matière, et seulement bien après, ayant réalisé quil pourrait ne pas en avoir assez, s’était mis à la tailler en petits morceaux. » (p.46)

 

 

         « Dieu regarda la terre : elle navait pas lair affable… Comme si elle allait se fâcher contre son Créateur !… Alors, pour qu’elle ne s’offense pas, il lui jeta non pas je ne sais quoi à fouler aux pieds, mais la coupe même avec laquelle il mesurait ses munificences, l’étendue de ses bienfaits. La coupe tomba sur la terre et ce fut le Baïkal. »

 

         « Je ne sais plus quand et de qui j’ai entendu cette légende, naïve et fière, sur la création du lac Baïkal et de qui je la tiens. Il est probable que je laie inventée moi-même, que ces mots soient nés en moi une des innombrables fois où je contemplais cette merveille. Mais, chaque fois que je m’approche du Baïkal, encore et encore résonne en moi : « La coupe des munificences divines tomba sur la terre et ce fut le Baïkal  »

 

 

Baïkal (extraits – traduction Jacques Imbert):

 

         « Mer sacrée », « lac sacré », « eau sacrée », depuis des temps immémoriaux les hommes ont ainsi qualifié le Baïkal, tant ils ont été frappés par son mystère et sa beauté, que ce soient les autochtones, les Russes qui arrivèrent sur ses rives dès le XVIIe siècle, ou les voyageurs étrangers. Ce culte voué au Baïkal appelait la même ferveur chez les hommes primitifs et chez les gens déjà relativement civilisés ; peu importe qu’il reposât essentiellement pour les uns sur un certain mysticisme, pour les autres sur des considérations esthétiques ou scientifiques. La vue du Baïkal les saisissait tous de stupeur, car il ne s’intégrait pas aux représentations spirituelles ou matérialistes des hommes : le Baïkal n’offrait aucun signe de reconnaissance, il n’était pas un lieu qui pouvait exister ici ou là, et il ne produisait pas sur l’âme l’effet habituel de la nature « impassible ». Il était particulier, insolite, « la main de Dieu ».

 

 

         (…) En effet, comment et à quoi comparer sa beauté ? Nous n’affirmerons pas que rien au monde n’est plus beau que le Baïkal. Chaque homme aime et chérit son pays ; pour l’Esquimau ou lAléoute la toundra et les immensités glacées représentent le summum de la perfection et de la richesse naturelles. Dès la naissance nous nous imprégnons de l’air, du sel et du paysage natal : ils influencent notre caractère et contribuent en bonne part au développement de notre être vital. C’est donc peu dire que ces éléments nous sont chers ; nous sommes une partie d’eux, celle que le milieu naturel a faite ; on ne peut empêcher leur voix ancestrale et éternelle de parler en nous, et elle parle en nous. Il est donc insensé de comparer, sur une liste préférentielle, les glaces du Groenland aux sables du Sahara, la taïga sibérienne aux steppes de la Russie et même le Baïkal à la Caspienne. On peut seulement exprimer les émotions dont ces lieux nous saisissent. Ils brillent tous des mille feux qui leur sont propres. Le plus souvent nos tentatives de comparaison relèvent de notre indifférence et de notre incapacité à percevoir le caractère unique et non aléatoire de leur existence frénétique et tourmentée.

 

 

         (…) Cependant, la nature, mère unique et universelle, a ses préférés, qu’elle a créés avec un zèle particulier, façonnés minutieusement et dotés d’un pouvoir spécifique. A coup sûr, il en fut ainsi du Baïkal. On l’appelle non sans raison le joyau de la Sibérie, mais nous n’allons pas maintenant évoquer ses richesses ; c’est un autre sujet. La gloire et la consécration du Baïkal procèdent d’un autre esprit qui n’est pas obsolète ni du temps passé – comme bien des choses présentes – mais d’aujourd’hui, insoumis au temps et aux métamorphoses, grandeur et puissance originelles, volonté native.

 

         (…) Le Baïkal devrait écraser l’homme par sa magnificence et sa taille : en lui tout est grand, large, immense et mystérieux. Il le grandit, au contraire. Vous éprouvez au Baïkal un rare sentiment d’exaltation et d’inspiration comme si l’éternité et la perfection que vous découvrez vous marquaient vous aussi de leur sceau secret et magique, comme si vous sentiez vous aussi passer sur votre visage le souffle d’une présence toute puissante et que pénétrait en vous une parcelle de ce mystère merveilleux qu’est l’existence. Vous êtes marqué et distingué dès l’instant où vous êtes sur ce rivage, respirez cet air et buvez cette eau. Nulle part ailleurs vous naurez la sensation d’une symbiose si complète, et tant convoitée, avec la nature, une perception de celle-ci aussi profonde. Cet air vous grisera, vous fera tourner la tête et vous ravira si vite au-dessus de cette eau que vous en aurez le souffle coupé ; vous vous trouverez dans des lieux d’exception et de rêve d’où vous reviendrez avec une espérance décuplée : vous avez la vie promise là, devant vous…

 

         Le Baïkal purifie, inspire et redonne vigueur à l’âme et à la pensée… ! On ne saurait quantifier ni définir cet effet, on ne peut que le sentir. Pour nous, il suffit qu’il soit en nous.

 

 

         (…) Le Baïkal, joyau et secret de la nature, existe non pour satisfaire des besoins productifs, mais pour que nous puissions en boire à satiété l’eau – sa principale richesse -, en admirer la majestueuse beauté et en respirer l’air précieux. Il n’a jamais refusé son secours à l’homme, mais à la seule condition que son eau reste pure, sa beauté entière, son air non pollué, et que la vie, en lui et autour de lui, soit intacte.

 

         Cela avant tout est nécessaire.

 

         Baïkal, Baïkal…

 

         Depuis longtemps déjà il est le symbole de notre lien avec la nature, et de nos jours trop de choses dépendent du sort qui lui est réservé : être ou ne pas être assuré de sa pureté et de son intégrité. Cela ne serait pas une nouvelle borne franchie par lhomme, ni une nouvelle conquête, mais l’ultime frontière : au delà du Baïkal, il ne reste plus rien qui puisse arrêter l’homme dans sa démesure transformatrice».

 

 

          Le texte de Raspoutine, publié voici 25 ans, résonne fortement aujourd’hui. Appel angoissé au respect de la Mer sacrée et, au-delà à repenser notre lien avec la nature.

Philippe Guichardaz
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Philippe Guichardaz
Études d'histoire et de géographie à l'Université de Bourgogne. Fondateur de l'association Eurcasia, qui développe les liens culturels Léman-Baïkal. Traducteur de "Les cornes magiques d'Ogaïllo, contes du Baïkal"
Publications: 1

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